Textes

Qui sommes-nous ?

Nous sommes des ex-employs de la socit BlueComm, nous fmes les petites mains d’une enqute sur l’« esprit d’entreprise » en Wallonie. Nous avons fait grve pour protester contre nos conditions de travail et une rmunration misrable. Et nous avons gagn. Flexblues est notre identit collective.

a c’tait le pass, maintenant l’avenir est ouvert et d’autres combats se prparent.

Les insoumis de l’entreprise

6 mars 2006

Par Hélène Constanty, publié dans l’Express le 16/02/2004.

Ils sont jeunes, précaires, mal payés... et donnent des cauchemars  leurs employeurs. Leurs actions médiatisées tranchent avec celles des syndicats traditionnels et les mettent en phase avec la mouvance altermondialiste. Feu de paille ou naissance d’un pôle contestataire ?

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Fabrice No« l, secrétaire de la section CNT, poursuivi pour diffamation par Monoprix

Depuis qu’elle a cr, en novembre 2003, le maxisyndicat |1|, un site Internet consacr l’entreprise o elle travaille, Maxi-Livres, Latifa Abed a t convoque trois reprises par son employeur pour des entretiens pralables au licenciement. Trois fois en trois mois, dont une lettre recommande reue le 24 dcembre 2003. Au pied du sapin. Motif de la colre patronale ? Sur ce site intersyndical, qui regroupe la CGT, FO et SUD, la dlgue CGT a eu l’audace de reproduire des courriers changs entre les reprsentants lus et l’inspection du travail.

Ce lundi de janvier, 17 heures, Latifa vient de terminer sa journe de travail au magasin dont elle est responsable, une minuscule choppe dans les sous-sols de la station de mtro de la gare de Lyon, Paris, devant laquelle passent des foules compactes de banlieusards presss. « Regardez, dit-elle, indigne, en brandissant les originaux des courriers incrimins, o voyez-vous crit « confidentiel » ? Ces lettres me sont adresses en tant que reprsentante de l’ensemble des salaris. C’est mon devoir de les faire circuler. » Pour que l’information atteigne efficacement 550 salaris, parpills dans plus d’une centaine de magasins, quoi de plus naturel que de crer un site Internet ? Sur son site, Latifa manie un humour corrosif. Elle dnonce les mauvaises conditions de travail et affiche un roman-photo pas du tout rose : une visite guide des coulisses de son magasin, entre poubelles, WC sales et murs suintants...

La direction de Maxi-Livres n’apprcie pas vraiment ce style de communication directe ! La jeune femme et son patron, Xavier Chambon, ont beau avoir exactement le mme ge (38 ans), ils se hassent. Entre la syndicaliste rvolte, quinze ans de maison, et son PDG, un ancien de L’Oral appel dans l’entreprise familiale par son oncle, ce n’est pas du courant qui passe, c’est du 100 000 volts ! « Je ne peux pas accepter qu’on attaque ainsi l’entreprise, rtorque Xavier Chambon, qui s’avoue compltement dpass par un combat qualifi de « politique ». Tout ce que je souhaite, c’est qu’elle respecte ses devoirs dans l’entreprise. » Autrement dit, qu’elle rentre dans le rang. On peut toujours rver... En attendant, les clients continuent de venir dchirer leur carte de fidlit devant les caisses, en lanant : « Vous tes des pourris ! »

« Le paradigme du 11 septembre »

Les mthodes de Latifa et de ses camarades, militants de SUD, de la CGT ou de la CNT, livreurs chez Pizza Hut, employs de McDonald’s ou d’Eurodisney, magasiniers chez Monoprix ou femmes de mnage dans des htels du groupe Accor, donnent des cauchemars leurs employeurs. Spontanes, elles sont de la mme veine que celles des intermittents du spectacle envahissant les plateaux de tlvision pour prendre la parole en direct ou de Jos Bov pitinant des plantations de mas transgnique, mme si elles ne franchissent pas, elles, les limites de la loi.

Ces nouveaux contestataires ont bruyamment chahut les pratiques syndicales traditionnelles depuis la fin des annes 1980. Ils ont russi pntrer dans des secteurs comme la restauration rapide, la grande distribution, le nettoyage ou les centres d’appels, dont les salaris sont souvent jeunes, trangers ou enfants d’immigrs, prcaires, mal pays et mpriss. D’anne en anne, ces empcheurs d’exploiter en rond gagnent en notorit, avec des actions cibles qui suscitent la sympathie du grand public. Lorsque, chez McDonald’s, en prenant sur le comptoir son plateau garni de frites, le client dit « bon courage » au jeune en tablier rouge, c’est parce que les nouveaux rebelles y ont men des grves trs mdiatises pour dnoncer les conditions de travail, avec des slogans chocs (« Moi, esclave moderne »).

En face d’eux, les dirigeants sont extrmement mal l’aise. Ils se trouvent confronts des collectifs gomtrie variable, dont ils ont du mal comprendre les motivations et les revendications, et dont les actions ont des effets ravageurs sur l’image de l’entreprise. Consultant en management social, Hubert Landier qualifie le phnomne de « paradigme du 11 septembre ». Selon lui, les patrons franais sont aussi choqus par ces comportements radicaux que les Amricains aprs la destruction du World Trade Center. D’o viennent ces attaques ? Qui sont ces activistes ? Pourquoi nous en veulent-ils ainsi ? Dsorients, la plupart des chefs d’entreprise tentent de se rassurer en minimisant le phnomne : il serait limit une poigne de trotskistes et d’anarchistes et circonscrit aux frontires de la rgion parisienne... Bref, un feu de paille, vou s’teindre si les mdias ne lui accordaient pas une importance dmesure. Consultant en relations sociales, Jean-Franois Guillot, fondateur de la socit de conseil Cardinale Sud, ne partage pas ce point de vue. Il estime que le mouvement doit, au contraire, tre pris trs au srieux : « La plupart des grandes entreprises sont habitues une CGT style Arme rouge, dont les troupes obissent aux ordres venus d’en haut. Les jeunes contestataires, eux, privilgient l’action. Ils sont prts zapper, changer de syndicat s’ils ne se sentent pas couts. »

« Quelques secondes au journal tlvis font cent fois plus de mal que tous les tracts du monde »

Dans leur panoplie de combat, les rebelles disposent de deux armes de destruction massive : la communication et les rseaux. Leurs mthodes de communication, radicalement nouvelles, ont donn un sacr coup de vieux aux syndicats traditionnels, mfiants l’gard des mdias et experts en langue de bois. Les petits nouveaux, eux, s’autorisent tout. Leur matre mot ? Transparence. Tout doit pouvoir tre dit, crit et diffus sur Internet, dont ils font une utilisation sans retenue. Plusieurs sites, aliments par des bnvoles qui y consacrent leur temps libre, se font l’cho de leurs luttes sociales |2|. Autrement plus efficace qu’une distribution de tracts la sortie de l’usine !

Abdel Mabrouki, dlgu syndical CGT de la chane de restauration rapide Pizza Hut, en a une nouvelle fois fait l’exprience au mois de dcembre 2003. Il avait envoy un communiqu Indymedia, un site international qui diffuse des informations en plusieurs langues, pour annoncer la fin d’une grve en rgion parisienne. Un journaliste de l’AFP l’a aussitt appel pour lui demander des prcisions. Ce jeune homme aux lunettes rondes, n en France de parents algriens, est tout sauf un gros bras. Son style ? Discret mais efficace. Il a eu plus d’une fois maille partir avec les dirigeants de la CGT, qui lui reprochent de trop parler. Abdel n’a jamais accept d’tre musel : « Je ne me suis pas battu pendant des annes chez Pizza Hut pour m’craser devant des permanents syndicaux. Lorsqu’on parle la presse, il y a parfois des erreurs ou des approximations. Mais j’ai vite compris qu’un article dans un journal ou quelques secondes au journal tlvis font cent fois plus de mal au patron que tous les tracts du monde. » Abdel vient de franchir un pas de plus vers la notorit en publiant un livre, Gnration prcaire |3|, dans lequel il raconte ses dix annes de lutte chez Pizza Hut.

Si la CGT a du mal s’habituer ce genre de pratiques, SUD, en revanche, a fait de la communication l’une de ses marques de fabrique. Le nom de ce syndicat, Solidaire, unitaire, dmocratique, claque comme un slogan. Sa signification compte moins que son pouvoir vocateur d’un avenir meilleur.

S’attaquer l’image de l’entreprise

Ce n’est pas un hasard si SUD s’crit en bleu sur les banderoles. Trs proche de sa base et des luttes de terrain, SUD, fond en 1988 par une poigne de dissidents de la CFDT-PTT, a toujours refus de crer une structure confdrale, afin d’viter toute bureaucratie. Chaque section syndicale, de branche ou d’entreprise, dispose d’une totale indpendance et communique sa guise. La Confdration nationale du travail fonctionne de faon similaire, autogestionnaire et anticentralisatrice. Ce syndicat rvolutionnaire, au drapeau orn d’un chat noir aux poils hrisss, fond en 1946, vit aujourd’hui une deuxime jeunesse, aprs une longue priode de stagnation. Peu nombreux (environ 4 000 adhrents), mais adeptes de l’action directe, ses lus adorent, eux aussi, mettre le doigt l o a fait mal : l’image de l’entreprise.

Monoprix l’a appris ses dpens. Voici comment. Le 10 fvrier 2003, une salarie d’un de ses magasins parisiens s’vanouit derrire sa caisse. Fabrice Nol, secrtaire de la section syndicale CNT, raconte la suite de l’histoire, qui lui a valu de se retrouver devant le tribunal correctionnel de Paris en janvier 2004 : « Aprs lui avoir donn un sucre et un verre d’eau, le patron l’a envoye voir un mdecin. En revenant de la consultation, elle a de nouveau fait un malaise. Elle est morte quelques heures plus tard. Son dcs nous a bouleverss. J’ai racont cette histoire dans le magazine de la CNT, sous le titre « Victime de l’exploitation ». Le 1er mai, nous avons placard un agrandissement de la page sur la vitrine du magasin. »

Mauvais pour l’image de Monoprix ! La direction du magasin a aussitt port plainte pour diffamation. Heureusement pour Fabrice, le dossier tait tellement mal ficel que l’affaire n’a pas pu tre juge et a t reporte au 5 mars. Selon Jean-Jacques de Felice, l’avocat de la CNT, le jeune syndicaliste est irrprochable : « Diffamation suppose honneur bafou. Qu’est-ce que l’honneur d’une entreprise ? L’action de la CNT s’inscrit dans le cadre de la libert d’expression. Si l’on ne peut pas mettre en cause les pratiques d’une entreprise, il n’y a pas de lutte syndicale possible ! » Interroge par L’Express, la direction de Monoprix se refuse tout commentaire. L’affaire concerne un magasin franchis : qu’il se dbrouille !

« Les militants n’ont pas l’esprit de chapelle, ce qui dmultiplie leur force »

Monoprix est d’autant plus ennuy par cette histoire que les lus CNT du groupe lui ont dj donn du fil retordre l’an dernier. Pour dnoncer les brimades dont tait victime une lue, dans un autre magasin franchis parisien, ils se sont appuys sur l’image « dveloppement durable », autour de laquelle l’entreprise communique abondamment. Ils ont crit au prsident du directoire de Monoprix, avec copie Tokia Safi, secrtaire d’Etat au Dveloppement durable, ainsi qu’ de nombreuses associations et syndicats. Effet garanti : la salarie a soudain cess d’tre inquite.

La direction de Monoprix fait bien de se mfier. Car les nouveaux contestataires ont appris se servir d’une seconde arme terriblement efficace : les rseaux altermondialistes. Lorsqu’un conflit clate quelque part, l’information circule trs vite. Des comits de soutien se mettent en place. Les rebelles n’ont pas l’esprit de chapelle, ce qui dmultiplie leur force. Une grve lance par des lus SUD sera soutenue sans arrire-pense par des camarades de la CGT, et vice versa, ainsi que par des militants d’Attac ou d’AC ! (Agir ensemble contre le chmage). Les mmes sympathisants d’extrme gauche se retrouvent un jour au sommet altermondialiste de Gnes, le lendemain ils soutiennent l’occupation d’une glise par des sans-papiers et, le jour suivant, distribuent des tracts sur le trottoir du boulevard de Sbastopol, devant un McDo en grve.

Cette solidarit explique l’tonnant succs de la grve d’une poigne de femmes de mnage employes par un sous-traitant du groupe htelier Accor. Le mouvement est parti de quelques mres de famille d’origine africaine, menes par Faty Mayan, une robuste Sngalaise de 43 ans, ex-militante CFDT, rallie SUD (« La CFDT ne nous dfendait pas », rsume-t-elle). Un beau jour de mars 2002, cette femme de mnage de l’htel Ibis de la porte d’Orlans, Paris, en a eu marre des cadences infernales imposes par son employeur : quatre chambres l’heure, six heures par jour, mme pas le temps de faire une pause pour avaler un sandwich. Faty tait loin de se douter que son ras-le-bol se transformerait en cas d’cole du nouveau combat syndical ! Si elle et ses collgues ont russi soutenir une grve de onze mois, c’est que toute la nbuleuse altermondialiste s’est retrouve leurs cts.

« Les hritiers d’une tradition d’anarcho-syndicalisme, en rupture avec l’conomie de march »

Dans cette lutte, la cible n’tait plus seulement la firme Arcade, l’employeur des femmes de mnage, mais le donneur d’ordres Accor, n° 1 europen de l’htellerie, 157 000 salaris, prsent dans 140 pays sous les enseignes Novotel, Mercure, Ibis, Formule 1, pour ne citer que les plus connues. Les militants ont dploy des trsors d’imagination pour corner l’image de la multinationale. En juin 2003, ils taient plus de 200 drouler des banderoles sous le nez des petits actionnaires, runis pour l’assemble gnrale du groupe. Dans les halls des plus luxueux htels d’Accor, ils ont distribu aux hommes d’affaires des cartes postales renvoyer la direction, avec ce slogan terrible : « Nettoyage rime avec esclavage ». « Ce soutien a t extraordinaire, reconnat Faty Mayan. Je n’ai jamais t l’cole. Je parle mal le franais. L’entreprise profitait de nous. Grce au rseau, nous avons gagn sur un point essentiel : la baisse des cadences. »

Pour mettre fin au conflit, la direction d’Accor, qui avait d’abord fait mine de ne pas tre concerne (toujours le mme refrain : ne nous mlons pas des affaires internes de nos sous-traitants), a d se rsoudre intervenir. Dsormais, les contrats de sous-traitance passs par le groupe incluent des clauses sociales : interdiction de rmunrer les personnels la tche, prsence obligatoire d’un manager employ par le prestataire sur le site de travail... Une leon mditer pour les employeurs tents de traiter les rebelles par le mpris... « Cela serait aussi efficace que pour un fivreux de casser son thermomtre, estime Jean-Franois Guillot. Ces nouveaux militants, aux mthodes avant-gardistes, sont en mme temps les hritiers d’une profonde tradition d’anarcho-syndicalisme, en rupture radicale avec l’conomie de march. Leurs militants sont d’autant plus forts qu’ils sont prts se sacrifier pour leur cause. » En s’attaquant aux points faibles de l’conomie contemporaine (travail prcaire, sous-traitance, discriminations), l’aide de techniques de communication et d’action parfaitement en phase avec leur poque, les nouveaux contestataires de l’entreprise ont devant eux un boulevard.

Post-scriptum Le rseau Stop prcarit, qui regroupe des syndicalistes CGT, SUD, CNT, FO, CFDT et des associations comme Attac et AC !, remporte un succs inespr avec ses cours gratuits de droit du travail, ouverts tous, dispenss la Bourse du travail, Paris, par une inspectrice du travail la retraite.

Article original

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Dernière mise à jour du site : 16 mai 2008