Textes

Qui sommes-nous ?

Nous sommes des ex-employs de la socit BlueComm, nous fmes les petites mains d’une enqute sur l’« esprit d’entreprise » en Wallonie. Nous avons fait grve pour protester contre nos conditions de travail et une rmunration misrable. Et nous avons gagn. Flexblues est notre identit collective.

a c’tait le pass, maintenant l’avenir est ouvert et d’autres combats se prparent.

[France] LES SONDEURS D’OPINION MEN‰S € LA CRAVACHE

22 février 2006

Publié dans CQFD le 15 juin 2005. Auteur : Grite Lammane.

Rarement les boîtes de sondage se sont fait mousser autant que lors du référendum sur la Constitution européenne. Leurs chiffres abreuvaient la campagne tandis que leurs patrons s’époumonaient dans les médias pour gonfler les voiles mitées du Oui. Mais les Ifop, CSA, Sofres ou Louis-Harris ne se contentent pas de mettre l’opinion en barres : ils formatent leurs propres effectifs aux normes de la flexibilité. Plus de vingt mille précaires travaillent « en rue  » ou au téléphone dans des conditions sauvages. Enquête.


- Bonjour, j’appelle au sujet de l’annonce...
- Eh bien, il s’agit d’un travail d’enquteur.
- Et c’est quel type de contrat ?
- Vacataire.
- Et le salaire ?
- Vous serez paye au questionnaire, je ne peux pas vous donner d’ordre d’ide pour la rmunration.
- Ah... C’est embtant. C’est un contrat de combien de temps ?
- Je ne peux pas vous dire : on vous appelle, on vous propose de travailler du tant au tant. Vous devrez trouver telle cible et faire tant de questionnaires.
- Mais pour la rmunration, vous pouvez me donner un ordre d’ide ?
- Non. »

Voil la conversation clairante qu’on peut avoir avec l’Ifop quand on cherche s’engager dans les lgions de prcaires que brassent les instituts de marketing et d’opinion. Le « je peux pas vous dire » touche quelque vingt mille enquteurs du secteur. Recruts bac +2 minimum, ils doivent se contenter du contrat de « vacataire » dfini par la convention collective. Contrat « par nature temporaire », comme le stipule le code du travail. Pourtant, d’aprs l’association d’enquteurs prcaires Avec [1], « mme si les instituts s’abritent derrire le ct “job d’appoint” du mtier, il ne doit pas y avoir plus d’un quart d’tudiants ». Quand on est enqutrice de rue pour l’Ifop depuis quinze ans, comme Christiane, on sait bien que c’est du provisoire qui dure. « De plus en plus de femmes d’une trentaine d’annes vivent essentiellement des enqutes. Autour de moi, une quinzaine de personnes sont vacataires depuis quinze ans », tmoigne-t-elle. Elle affirme que dans sa rgion, aucun employ de l’Ifop n’est en CDI. Mme la chef d’quipe, qui gre de cinquante quatre-vingts salaris selon les priodes, est sous rgime vacataire. « Le seul personnel en CDI est Paris, ce sont les administratifs et les chargs d’tudes. »

Mme son de cloche du ct des centrales tlphoniques. Habib est enquteur depuis quatre ans en rgion parisienne : « On est pay la mission. Moi, je suis tlenquteur ou tlvendeur selon les missions, mais je fais les deux avec le mme statut de vacataire. » Pourtant, les entreprises sont tenues de proposer rgulirement un CDI leurs prcaires. D’aprs Luc, employ chez Stratgir [2] Bordeaux, c’est effectivement le cas... « Mais on nous dit : “Comme d’habitude, tu ne le signes pas.” Un jour, pour voir, un employ l’a sign. Le chef lui a dit : “Bon, c’est comme tu veux, mais je vais t’envoyer travailler Nancy.” » Rsultat, les enquteurs accumulent les CDD, jusqu’ une centaine par an. Mais cela ne suffit pas toujours faire bouillir la marmite. « Le mois de mai a t un mois trs difficile, raconte Christiane. J’ai eu huit enqutes. Avec des tarifs qui vont de seize vingt-deux euros par questionnaire et qui comprennent la recherche de cible. Pour une journe complte, a tourne autour de soixante euros. Mais on ne travaille pas tous les jours. » Pour les enquteurs par tlphone, les tarifs sont plus rachitiques encore. « Lorsqu’on est pay au rendement, c’est parfois un euro le questionnaire, dit Habib. Dernirement, j’ai travaill pour la socit Irdis [3], qui rmunre la connexion. S’il y a un incident technique, ou si vous voulez respirer une minute, vous n’tes pas pay. » D’aprs Christiane, le prix des questionnaires n’a pas volu depuis 1990, d’autant que l’Ifop s’est mise sous-traiter. « C’est une faon de faire tomber le salaire, videmment. Et on a de moins en moins de travail. » Selon la priode, les vacataires peuvent bosser l’quivalent d’un temps plein, ou alors ne pas tre sollicits une seule fois. « En fin d’anne, on a plus de travail parce que les budgets publicit qui ne sont pas puiss doivent l’tre avant janvier. L, on pourra travailler cent vingt heures. Le reste du temps, partir du moment o l’on peut ouvrir des droits, l’Assedic nous indemnise quand on ne travaille pas assez. Mais ds que vous gagnez cinq cents euros par mois, vous n’avez plus droit rien. » Les conditions de travail sont la hauteur des moluments. La quasi-totalit des instituts mne ses vacataires la baguette tout en rigeant le tutoiement en principe de management. L’illusion d’un environnement sympa o chacun fait ce qu’il peut gomme la ralit du travail de kapos des suprieurs hirarchiques, qui n’ont pas d’autre fonction que faire respecter les cadences et de fliquer le travail en coutant les conversations (en centres d’appel) ou en rappelant les interviews (pour les enqutes de rue). Habib : « En ralit, le tutoiement est l pour qu’on ne se sente pas en position de refuser quand il nous est demand de rester le soir ou de venir alors que ce n’est pas prvu. Si quelqu’un dit oui une fois, il est pig pour longtemps. » (GIF)

La plupart des instituts russissent crer l’illusion qu’ils ont une « philosophie d’entreprise ». Stratgir s’est ainsi fabriqu le packaging d’une bote soucieuse des conditions de travail de ses salaris. Sur son site Internet, elle joue la carte de la transparence en enjoignant ses clients de « visiter les cuisines ». Elle vante son « organisation interne qui [permet] chacun de travailler en prenant du plaisir » : « Nous sommes convaincus qu’un espace de vie agrable gnre un espace de travail performant. » Certes, la socit occupe des locaux « de standing ». Mais les vacataires qui ne travaillent pas dans la rue sont parqus au sous-sol, dans les salles de phoning et de codification-saisie. Pas de lumire naturelle, des barres de nons au plafond, un tlphone pour dix, une rpartition du planning la tte du client, l’impossibilit de savoir si on travaille la semaine suivante... Le bas de l’chelle, au sens propre comme au figur. De son ct, l’Ifop applique la doctrine mdfienne de sa Pdg, Laurence Parisot (voir plus bas). Moins les salaris en savent, mieux l’entreprise se porte. « Nous ne connaissons jamais les clients pour lesquels nous travaillons, explique Christiane. Les rsultats sont secrets. On est pay pour faire les enqutes. C’est tout ce que nous devons savoir. On n’a aucun contact avec l’entreprise. » Ce manque de lien avec les socits pour lesquelles ils travaillent, l’absence totale de contrainte de l’employeur envers ses employs et la mconnaissance de leurs droits rduisent les enquteurs un tat de dpendance totale. Christiane : « On vous appelle deux ou trois jours avant. On vous propose l’enqute. Si vous refusez... La responsable rgionale rle, parce qu’on doit tre corvable merci. Donc, on se force, on s’arrange, mme si on avait prvu autre chose, parce qu’il y a une forte concurrence entre les salaris. » Chacun sait que s’il refuse une mission, il sera mis en quarantaine et instantanment remplac par quelqu’un d’autre. Pourtant, malgr le ddain que les instituts de sondages affichent envers leurs employs, ils ont besoin d’un vivier de main-d’œuvre disponible tout instant. Pour Habib, « si vous tes productif, l’institut va vous appter en vous donnant du travail tout le temps. Du coup, vous arrtez travailler pour d’autres socits et vous restez la merci d’un seul. Ensuite, comme a les intresse de vous garder dans leurs fichiers - on est plus efficace avec une certaine exprience -, mais qu’ils ne veulent pas vous rmunrer, ils vous tiennent en haleine pour que vous ne dmarchiez pas d’autres instituts en vous disant : “Une enqute va commencer la semaine prochaine.” La semaine suivante, vous ne voyez rien venir, vous appelez, on vous rpond : “Oui, oui, c’est pour trs bientt...” a leur permet de surfer sur un volant de deux trois cents personnes. En priode de pointe, tout le monde est rquisitionn. »

Mme chose chez Stratgir, qui prtend tre constitu d’une quipe de cinquante personnes. Selon Luc, « ce chiffre ne compte que les personnes en CDI. Un dlgu du personnel m’a affirm deux reprises qu’en ralit, Stratgir a employ neuf cents personnes diffrentes en 2004. Surtout des enquteurs. La plupart n’ont pas t rappels aprs leur premier contrat. » Mais trois cents d’entre elles sont employes rgulirement, ce qui reprsenterait quatre-vingt-cinq temps pleins. Comme si cette disponibilit totale d’une main-d’œuvre paye au compte-goutte ne suffisait pas, les instituts bafouent sans vergogne le code du travail. Partant du principe que les conditions des enquteurs ont t incroyablement amliores par leur passage du statut de saisonniers celui de vacataires, la plupart des instituts (Louis-Harris, Ipsos, Sofres, GFK, etc.) appliquent une prime de prcarit infrieure au minimum lgal, sous prtexte que ce plancher est inscrit dans la convention collective. D’aprs l’association Avec, « la loi Aubry prvoit une prime de 10 %, alors que la convention prconise seulement 4 %. Or la loi prvaut. Ce qui veut dire que la convention collective est illgale. » Mais comme elle a t signe par tous les syndicats l’exception de la CGT, ces derniers font la sourde oreille quand on leur demande d’intervenir. Mme quand la loi est explicite, elle n’est pas toujours applique. La prise en charge de 50 % des dplacements entre le lieu de travail et le domicile est rarement de mise, par exemple. Quant aux horaires, il arrive qu’ils soient dtourns. Avec, on appelle a la « rapine horaire » : « L’un d’entre nous est all aux prud’hommes parce que son employeur, MV2 , “oubliait” chaque mois une dizaine d’heures... Bien entendu, le plaignant a gagn. » Les raisons d’aller aux Prud’hommes ne manquent pas chez les vacataires. Christiane explique qu’il suffit qu’un enquteur rende un questionnaire o une case n’est pas coche pour que l’Ifop refuse de payer le travail. « Quand vous avez des questions fermes, tout va trs bien, mais quand ce sont des questions ouvertes et que vous n’allez pas suffisamment au fond des choses, on ne vous paie pas. Si vous ne rendez pas vos questionnaires dans les dlais, vous n’tes pas pay non plus. » Du coup, les habitus doivent se « dbrouiller » pour remplir les trous et les enqutes ne sont pas fiables. Christiane : « Quand je faisais des enq utes pour un institut qui est devenu la Sofres depuis, une collgue a eu le malheur d’adapter les questions qu’elle devait poser au lieu de respecter le mot mot, pour gagner du temps. Elle a t vire sur-le-champ. » Mme constat pour les enqutes par tlphone : « Je connais des personnes qui ont t vires en cours de contrat parce qu’elle ne respectaient pas les cadences, dans l’institut Le Terrain par exemple », certifie Habib. Mais la manire la plus sre de s’attirer les foudres des instituts reste encore d’essayer de se faire respecter. Christiane a ainsi t mise l’cart parce qu’il lui est arriv de contester la maigreur de ses moluments. « L, on ne vous rappelle pas pendant dix jours. »

La nasse sondagire serait sans fond si quelques poignes de vacataires ne commenaient pas s’organiser. Grve des enqutrices de l’Insee en juin 2004, grve Actudes en aot 2004, grve Louis-Harris en novembre 2004, grve des employs de TNS-Secodip La Dfense en mars 2005... La plupart des mobilisations collectives sont couronnes de succs, tout comme les recours individuels aux prud’hommes. La condamnation en 2002 de l’institut CSA pour le licenciement abusif de huit de ses salaris a fait date. Depuis 2003, l’association Avec a dj accompagn une dizaine de personnes dans des batailles juridiques, emportant le morceau chaque fois. Mais l’heure o les centres d’appel se dlocalisent en masse au Maroc ou au Sngal, ce champ de bataille est peut-tre dj d’arrire-garde.

Publi dans CQFD n°24, juin 2005.


DE LA MERCATIQUE DANS LES YEUX

Le mtier des sondeurs consiste dtourner les outils de la sociologie au profit de leurs clients : travers toutes sortes de questionnaires, ils testent sur nous la capacit de la « mercatique » (terme novlangue dsignant le marketing) nous embobiner. Peu importe qu’il s’agisse de vendre du camembert, des 4x4, des Gameboy, de l’audimat ou des traits constitutionnels. Ces mthodes transforment les impressions d’un petit groupe de personnes proclam « reprsentatif » en indications chiffres, et en apparence limpides, de ce que nous pensons. Si le commanditaire de l’enqute est un mdia, le rsultat sera transfigur par les journalistes en une image « vraie » de « l’opinion publique ». Si c’est une multinationale, le rsultat restera confidentiel mais dterminera la politique commerciale de l’entreprise. En rgle gnrale, les sondages reprsentent seulement 5 8 % du chiffre d’affaires des instituts, contre 50 % pour les produits distribus en supermarch (Source : http://membres.lycos.fr/collectifsondage/ et Le Monde du 27 mai 2005). Ainsi la prestigieuse Sofres, « leader franais » du march, revendique le top du podium mondial en matire de tests automobiles auprs des consommateurs. Pour Ipsos, marketing et publicit reprsentent presque 70 % du chiffre d’affaires. Nombre d’interviews ne sont d’ailleurs plus dupes quant aux intentions des « sondeurs » et refusent de rpondre aux enquteurs (80 % aux tats-Unis, 40 50 % en France). Aussi les appte-t-on maintenant coups de cadeaux. L’Ifop vous promet par exemple un bon-cadeau si vous rpondez ses questionnaires interminables. Et si vous tes un enqut de luxe (mdecin, Pdg), vous aurez droit un vrai chque, deux fois plus lev que la rmunration de l’enquteur.


LE « NOUVEAU MONDE » DE LAURENCE PARISOT

« Laurence Parisot est connue comme prsidente d’un grand institut de sondage, l’Ifop. Ce qui est moins connu, c’est qu’elle consacre une part importante de son activit diriger l’entreprise familiale, Optimum, une PME spcialise dans les portes de placards. » (sur le site du Medef, 18/01/05) « Cette Vosgienne de 45 ans, clibataire et heureuse de l’tre, rvait de mettre ses pas dans ceux de son pre, chef d’une entreprise plutt prospre, les meubles Parisot. » (Les chos, 27/05/05) « [Elle] est issue de cette jeune gnration d’entrepreneurs de PME, qui allient une exprience quotidienne de l’entreprise taille humaine et une vraie vision de la place qu’elle occupe dans la socit. Son engagement au service de la cause des entreprises et sa dtermination sont des atouts majeurs pour relever le dfi du dveloppement des entreprises en France. » (Franois Dufaux, prsident du syndicat des patrons d’instituts de sondages, le 24/05/05) « Au moment du dcs de son pre, Laurence Parisot confie un cadre : “Il m’a appris tout ce que je sais du management : moins les salaris en savent, mieux c’est.” » (L’Express, 11/04/05) « “Quand j’ai repris l’Ifop, en cessation de paiements, j’ai dit que j’allais faire des coupes sombres, de la sous-traitance, et qu’il fallait que nous dgagions du profit.” [...] “Elle a un ct touchant”, dit Dominique Reyni [directeur de l’Observatoire interrgional du politique]. » (Le Monde, 18/05/05) « La politique la fascine et le Medef est pour elle un autre moyen de la pratiquer. “Je suis inquite et un peu triste de l’tat de la France. Nous sommes sur une pente dangereuse, glissante, et cela me touche tellement que j’ai envie de faire quelque chose. Et le Medef peut faire beaucoup.” » (L’Express, 11/04/05) « Nous, les entrepreneurs, nous pouvons tre ce sicle qui est tout jeune et qui n’a que quatre ans, ce que les instituteurs ont t la IIIe Rpublique. L’cole tait cette poque charge de former le citoyen : n’est-ce pas nous, l’entreprise aujourd’hui, de lui apprendre le nouveau monde ? » (Laurence Parisot, cite dans L’Humanit, 21/01/05) « Son programme pour le Medef porte sur la simplification du code du travail et la libralisation du march du travail. Un programme de chef d’entreprise qu’en tant que dirigeante d’une socit de services, elle saura, aussi bien que quiconque, promouvoir dans un environnement franais o le social prdomine sur l’conomie, au dtriment de l’un et de l’autre. » (http://www.actiondefemme.fr/, 30/05/2005)

[1] www.asso-vac.org

[2] Vingt-sixime socit d’tudes marketing

[3] Filiale de GFK, cinquime rang mondial.

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