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Qui sommes-nous ?

Nous sommes des ex-employés de la société BlueComm, nous fûmes les petites mains d’une enquête sur l’« esprit d’entreprise » en Wallonie. Nous avons fait grève pour protester contre nos conditions de travail et une rémunération misérable. Et nous avons gagné. Flexblues est notre identité collective.

Ça c’était le passé, maintenant l’avenir est ouvert et d’autres combats se préparent.

[France] Les stagiaires, armée de réserve de l’entreprise

5 novembre 2005
Le Monde, samedi 5 novembre 2005, par Frédéric Potet

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Manifestation de stagiaires pour protester contre les abus dont ils sont victimes, le 1er novembre à Paris.

Rien, en apparence, ne différencie Nadia de ses collègues de bureau. Chargée de clientèle au sein d’une "grande société financière" dont elle préfère taire le nom de peur d’être reconnue, cette petite brune de 25 ans, vêtue d’un tailleur de circonstance, possède tous les attributs du parfait employé : un badge d’accès, une carte de cantine, une ligne téléphonique directe, une adresse e-mail professionnelle. Bientôt, elle aura aussi une carte de visite à son nom. Il lui arrive même de partir en mission à l’étranger et de se faire rembourser le taxi. Bref, une salariée comme une autre. Sauf que Nadia est une stagiaire. Une étudiante de passage. Son "indemnité mensuelle" ­ — on ne parle pas de "salaire" en matière de stage ­— s’élève à 1 000 euros net. "Soit moitié moins qu’un salarié débutant au même poste", soupire-t-elle.

Après l’obtention au printemps de son DESS gestion de patrimoine, Nadia n’a "pas eu le choix". Vu l’impossibilité de trouver un emploi, elle a préféré prolonger ses études, mais de manière factice. Comme le lui recommandaient des amis de promotions précédentes, elle s’est inscrite dans une filière du CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers. Non pas pour y suivre des cours de "mathématique appliquée" — l’unité de valeur qu’elle a choisie un peu au hasard. Mais pour obtenir "une convention de stage". Munie de ce précieux sésame, Nadia a alors postulé à un séjour de longue durée ­ — un an ­ — au sein de la banque où elle se trouve actuellement.

Quatre mois après son entrée dans l’entreprise, des sentiments contradictoires l’animent. Ravie de se sentir "impliquée dans son boulot", flattée d’avoir de "vraies responsabilités", elle n’en juge pas moins "anormal d’être si peu payée après tant d’années d’études". Smicarde et bac + 5, Nadia ne s’apitoie pas sur son sort. "Je ne suis pas la stagiaire la plus malheureuse." Vrai. Des injustices plus criantes grouillent dans le monde des stages, ce maquis touffu et complexe sans régulation aucune. La seule disposition existante en matière de rémunération est un décret de 1978, modifié en 1986, qui exonère de charges sociales les entreprises offrant des rétributions inférieures à 30 % du SMIC ­ — soit 365 euros. Autant dire qu’un grand nombre de stagiaires, si ce n’est la majorité, sont aujourd’hui payés entre 0 et 365 euros, qu’ils soient bac + 1 ou thésards. Nadia peut s’estimer heureuse.

Comme elle, de plus en plus d’étudiants de l’enseignement supérieur occupent de véritables emplois dans les entreprises. Le ralentissement de l’activité a donné naissance à une nouvelle main-d’œuvre aussi vulnérable que corvéable, en marge de toute statistique. La définition même du stage a été progressivement dévoyée : au lieu d’être une immersion pédagogique dans le monde du travail, le stage s’apparente de plus en plus à un emploi ­ — mais très bon marché. "Un stagiaire payé 365 euros par mois est non seulement moins cher qu’un CDD mais aussi qu’un esclave qu’il faut nourrir, loger et habiller !", fulmine Catherine Lubochinsky, professeur d’économie à l’université Paris-II-Assas. Parce qu’elle n’accepte pas de voir ses étudiants servir d’"armée de réserve", cette enseignante est l’une des rares à dénoncer ce qu’elle décrit comme un système d’emplois déguisés.

Pour en prendre la mesure, rien de tel qu’Internet. Sur la plupart des sites de petites annonces, les offres de stages sont presque aussi nombreuses, désormais, que les offres d’emplois. Leur contenu est également très proche. Les entreprises proposent souvent des stages aussi longs que des CDD (six mois et plus), exigent des "qualifications" de plus en plus élevées (usage parfait de l’anglais, maîtrise approfondie de tel logiciel...) et promettent des "missions" extrêmement précises, comme si elles avaient besoin de combler des trous. De véritables entretiens d’embauche attendent ensuite les impétrants, qui doivent défendre leur candidature devant parfois plusieurs personnes. Quelques grands groupes, enfin, n’hésitent pas à faire signer un "avenant à la convention de stage" leur permettant de congédier au bout d’un mois le stagiaire qui ne ferait pas l’affaire — privilège qu’ils ont de fait, mais on n’est jamais assez prudent... Si aucun secteur ne semble épargné, certains sont connus pour utiliser des bataillons de stagiaires qu’ils paient des clopinettes. Il en va ainsi de la communication, des médias, de la publicité, de la culture, de l’édition...

Mais aussi de nombreuses PME nées lors de l’éclosion des start-up. "Plein de boîtes fonctionnent avec seulement deux salariés et dix ou vingt stagiaires en permanence", observe Catherine Lubochinsky. Le milieu associatif n’est évidemment pas en reste, comme en témoigne Sarah, 25 ans, titulaire d’un DESS de communication. "Dans la structure où j’ai fait mon dernier stage, la moitié des vingt permanents étaient des stagiaires avec des postes d’assistant, raconte-t-elle. En arrivant le premier jour, j’ai appris que la personne qui devait être mon maître de stage partait, car elle était en fin de CDD. On m’a dit : ’Vous avez trois heures pour être briefée.’ C’est comme ça que je suis devenue responsable de la communication à sa place."

Sarah n’a tenu que deux mois, refusant de bosser du soir au matin pour 365 euros. "Une double exploitation, en fait. Les stagiaires travaillent plus que les autres salariés, car ils espèrent avoir un CDD au bout." Actuellement en recherche d’emploi, l’ex-RMiste a rejoint Génération précaire, un collectif de stagiaires en colère qui dénonce les abus des entreprises en la matière.

Pour fonctionner, le système nécessite un renouvellement permanent des effectifs, et donc des périodes de "passation de pouvoir" entre stagiaires. "J’ai dû former mon successeur pendant les quinze derniers jours de mon stage, explique Julie, qui a passé un an au service marketing d’une société d’agroalimentaire. J’avais moi-même été formée, en arrivant, par le stagiaire que j’allais remplacer."

Son amie Marie a vécu une expérience qui en dit tout aussi long : "Il y avait tellement de stagiaires dans l’agence de pub où j’ai fait mon stage que certains n’avaient rien à faire. On m’a donc attribué une stagiaire pendant une ou deux semaines, car j’avais la chance, moi, d’avoir un vrai boulot d’assistante de directeur artistique. C’était la stagiaire de la stagiaire ! Une situation horrible." Dans le même genre, une filiale du groupe aéronautique EADS publiait, en octobre, cette petite annonce surréaliste : recherche stagiaire pour "rechercher des stagiaires" !

Quand on les interroge sur le sujet, les entreprises ­ — PME ou multinationales — bottent en touche de manière imparable. Toutes jurent que leurs stagiaires "n’effectuent pas de tâche opérationnelle", qu’ils ne "prennent pas de décision seuls" ou alors qu’ils "ne remplacent pas des postes à temps plein". Pour justifier la longueur des stages, certaines expliquent "qu’il faut bien six mois pour comprendre le cycle de fonctionnement d’un service". D’autres renvoient la balle vers le système universitaire, responsable d’avoir encouragé à l’excès la pratique du séjour obligatoire en entreprise. Il est vrai que jamais les stagiaires n’ont été aussi nombreux en France.

D’après une récente étude du Conseil économique et social, près d’un étudiant sur deux ­ — soit 800 000 personnes ­ — effectue au moins un stage au cours de sa scolarité. Les diplômés d’écoles de commerce et d’ingénieurs en accomplissent en moyenne trois avant de quitter le système éducatif, et 50 % en font plus de trois. Sous l’effet de la concurrence, de nombreuses filières universitaires se sont lancées à corps perdu dans des politiques de stage à tout-va. Le concept d’"année de césure" imaginé par les écoles de commerce ­ — permettant à un étudiant de faire une parenthèse d’un an dans son cursus pour effectuer un stage long ­ — se généralise désormais dans les écoles d’ingénieurs.

Quant aux inscriptions bidon, le sujet est tabou. Personne, dans l’enseignement supérieur, ne semble s’offusquer de voir des amphithéâtres vides. "Normal : les facs sont financées en fonction du nombre d’inscrits", pointe Catherine Lubochinsky. Son collègue Jean-Marie Chevalier, lui aussi professeur d’économie, mais à Dauphine, évalue "entre 50 000 et 60 000 le nombre de chômeurs inscrits à l’université". "Pour la première fois de ma vie, dit-il, j’ai vu des étudiants rater volontairement des épreuves, uniquement pour redoubler." Et obtenir une convention de stage, ce qui est mieux que rien par les temps qui courent.

Alors que le chômage touche près d’un jeune actif sur quatre, les plus diplômés sont en effet loin d’être épargnés : 9 % cherchent toujours du travail trois ans après être sortis de leur scolarité. Que faire quand les portes de l’emploi se ferment devant vous ? S’inscrire à l’ANPE ? Demander le RMI (pour les plus de 25 ans) ? De nombreux jeunes ne l’acceptent pas, arguant qu’ils n’ont pas fait quatre années (ou plus) d’études pour rester sur le carreau. Reste le stage, solution acceptable "qui permet de rester au contact du monde du travail", comme l’explique Lucie, 24 ans. Cette thésarde en philosophie aimerait trouver un job dans le domaine de l’art contemporain. Elle occupe actuellement un temps partiel dans un journal pour enfants, à raison de 200 euros par mois. C’est le septième stage de son cursus universitaire, et la jeune femme se désespère. "Malheureusement, on ne me propose rien d’autre que des stages, poursuit-elle. Plus jeune, on m’a toujours dit : ’Fais des études longues et tu n’auras pas de problème dans la vie active.’ Au bout du compte, il aurait peut-être mieux valu que je fasse un BTS. Mon frère, qui est dans l’hôtellerie, a tout le temps du boulot, lui."

Détourné ou non de son sens, le stage n’en demeure pas moins un marchepied vers la vie active, même s’il permet à seulement 10 % des diplômés du supérieur de trouver un premier emploi. C’est surtout l’usage systématique qui en est fait qui pose problème. De nombreux étudiants ont en effet tendance à multiplier les stages et à alourdir inutilement leur CV. "Moi, j’en ai fait dix en tout, ce qui mis bout à bout représente trois années, confie Olivier, titulaire d’un DESS de propriété industrielle. Les employeurs ne peuvent pas comprendre qu’on en fasse autant. Ils se disent : ’Ce type s’est enferré dans les études. Visiblement, il ne veut pas bosser, car il préfère les stages.’ Je me rends compte aujourd’hui que, en accumulant les stages, j’ai creusé ma tombe."

Alors, comme d’autres, Olivier maquille son CV, omettant d’y porter certains passages dans des cabinets d’avocats. Notamment ceux qui l’ont conduit à faire "des milliards de photocopies" ou à "envoyer des fax le soir du 24 décembre car il n’y avait personne au bureau". "Il m’est arrivé aussi, poursuit-il, d’aller acheter les clopes du patron et de réparer le tiroir d’un bureau. Je n’ai jamais nettoyé les chiottes, mais j’ai vu une stagiaire le faire."

Les années passant, une course contre la montre s’engage alors pour ces superdiplômés. Plus ils collectionnent les stages, et plus ils retardent leurs projets personnels, comme fonder une famille, épargner, acheter un logement... Voire s’émanciper de la tutelle financière de leurs parents, pour ceux qui en ont les moyens. "On se retrouve pris dans une sorte de spirale adolescente", témoigne Cathy, l’une des créatrices de Génération précaire. Sans compter qu’ils ne cotisent à rien pendant leurs stages. "Certains rentrent tellement tard sur le marché du travail qu’ils auront du mal à atteindre les quarante années de cotisations sociales", souligne Catherine Lubochinsky.

Une seule solution : "Chercher du travail coûte que coûte, estime Anne, 24 ans, diplômée d’une école de commerce. J’ai effectué l’équivalent d’un an et demi de stages dans le secteur des produits cosmétiques, et cela suffit maintenant. J’estime être opérationnelle pour travailler. Je veux commencer ma carrière et cotiser comme tout le monde. J’ai envie de m’assumer, de ne plus vivre sous perfusion de mes parents. Continuer à faire des stages, c’est s’empoisonner. C’est aussi accepter le jeu des boîtes." Début juin, Anne a écrit à Dominique de Villepin pour lui expliquer sa situation ­ — courrier qui lui valut une réponse polie des services du premier ministre. "Dans la situation où l’on est, on se soulage avec les moyens du bord", dit-elle.

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Dernière mise à jour du site : 16 mai 2008