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Nous sommes des ex-employés de la société BlueComm, nous fûmes les petites mains d’une enquête sur l’« esprit d’entreprise » en Wallonie. Nous avons fait grève pour protester contre nos conditions de travail et une rémunération misérable. Et nous avons gagné. Flexblues est notre identité collective.

Ça c’était le passé, maintenant l’avenir est ouvert et d’autres combats se préparent.

[Espagne] La génération aux 1000 galères

23 janvier 2006

Libération, lundi 23 janvier 2006, par François Musseau

Un maximum de diplômes et un maximum de 1 000 euros mensuels. Dans une Espagne en pleine croissance, les 25-35 ans enchaînent les boulots précaires, rentrent au bercail familial et peinent à se projeter dans le futur.

Madrid de notre correspondant

C’est la génération la mieux « préparée » qu’ait jamais connue l’Espagne. Celle qui accumule le record de diplômes universitaires, celle qui se voyait déjà triompher dans un pays dynamique. Avec 3,5 % de croissance ­ un cas exceptionnel dans l’Union européenne ­, l’économie espagnole se porte comme un charme, merci pour elle. Mais la génération des 25-35 ans, elle, rumine sa déprime : des empleos basura (« emplois-poubelle ») pas à la hauteur des qualifications, des salaires avoisinant les 1 000 euros et une précarité à faire frémir les pays voisins (33 % des salariés espagnols sont en contrat temporaire, près du triple de la moyenne communautaire). Ils sont architectes, psychologues, avocats, ingénieurs, biologistes ou agents commerciaux. Après de longues études supérieures et avoir enchaîné mastères ou autres spécialisations, il leur faut admettre l’évidence : beaucoup d’entre eux ont grossi les rangs des mileuristas (ceux qui gagnent environ 1 000 euros), une population largement majoritaire chez les trentenaires salariés.

« Question de survie ». Alberto |1|, agent commercial de 32 ans, est un cas typique. Il travaille depuis huit ans pour une entreprise d’électroménager à Getafe, dans la banlieue sud de Madrid. Ce jeune brun élancé qui gagne 1 100 euros brut par mois a vite fait ses comptes : « Avec un loyer de 600 euros, 200 euros pour la nourriture et 200 de plus pour le remboursement de ma voiture, indispensable pour mon travail, il ne me reste rien pour vivre. » L’an dernier, Alberto avait ainsi tenté de s’émanciper et quitté le foyer familial. Mais depuis les fêtes de Noël, il est rentré au bercail parental, « pour pouvoir acheter le journal tous les jours, sortir avec [ses] amis et voyager ». La proportion de jeunes Espagnols vivant sous le toit de leurs parents, comme Alberto, est considérable : 63 % des 25-29 ans s’y résignent, près d’un tiers des 30-35 ans. Cela permet d’économiser un loyer, les charges, souvent la note de téléphone. Sans compter que la mère, la première enchantée, lave et repasse les chemises du rejeton. « Certains le font par commodité, mais, pour beaucoup de diplômés, vivre chez ses parents est une question de survie », note le sociologue Enrique Gil-Calvo.

Ceux qui échappent à cette fatalité n’ont pas la vie facile. En l’absence de petit(e) ami(e) ou de copains disposés, il faut partager un appartement avec des inconnus. José Antonio vit en couple avec un autre mileurista à Legazpi, un quartier pas cher de Madrid, peuplé en majorité d’immigrés. José Antonio, 37 ans, a un « bac + 12 », une licence de philosophie et deux doctorats, dont un de littérature comparée à la Columbia University de New York. « On ne me proposait que des boulots sous-qualifiés. Découragé, je me suis payé un stage haut de gamme ­ 3 000 euros ­ de spécialisation dans l’édition. » Cela a porté ses (maigres) fruits : depuis 1999, à raison de onze heures quotidiennes, il émarge à 1 200 euros dans une maison réputée en tant que responsable de collection. Il y a bien pire encore. Monica, 33 ans, célibataire, un doctorat de psychologie en poche, travaille dans un établissement balnéaire comme conseillère sociale chargée notamment d’aider des fumeurs sur le point d’arrêter, près du port de Vigo, en Galice. Salaire mensuel : 682 euros, et l’obligation de payer son essence et sa nourriture. « Autant vous dire que je ne peux pas bouger de chez mes parents ! Dès que possible, je quitte ce job honteux et indigne. »

On pourrait multiplier à l’infini les exemples de cet acabit. Mais comment expliquer une telle situation dans cette Espagne dont on vante le « miracle économique », où le chômage est passé de 22 % à 9 % en une grosse décennie et où 7 millions d’emplois ont été créés depuis 1994, chiffre sans équivalent dans l’Union européenne ? « C’est essentiellement un problème d’offre et de demande », explique Luis Garrido, sociologue de l’université à distance (Uned), coauteur d’un ouvrage de référence sur la question |2|. Il stigmatise l’inflation d’universitaires. A Madrid, 53 % des femmes de 25-29 ans sont passées par les bancs de la fac. Au total, la moitié des jeunes Espagnols issus du baby-boom détiendraient un diplôme, souvent complété par des mastères, le temps de trouver un boulot qui leur convienne. « Que se passe-t-il ensuite ? C’est tristement simple, poursuit Luis Garrido. Dix personnes se battent pour une seule place. Les employeurs en profitent, celui qui est retenu doit accepter un très bas salaire, travailler sans regarder les heures sup et s’estimer heureux. Autre problème, l’orientation est mal faite, il y a trop de psychologues et d’architectes, pas assez d’ingénieurs des télécoms. Et les employeurs regardent la fac d’un mauvais oeil. Si bien qu’à leurs yeux les cinq premières années de leur mileurista sont de l’apprentissage et de la formation accélérée. »

Amertume. Soit, mais on peut comprendre l’impatience et l’amertume d’un biologiste ou d’un avocat qui a passé des années à se spécialiser. Antonio, 34 ans, qui émarge à 1 250 euros, compte cinq ans d’ancienneté dans un cabinet d’architecte. « Ma copine a la même situation. On se tue au boulot pour des clopinettes, on a peu de loisirs, on ne peut pas voyager et un menu à 9 euros est un luxe. » « L’irritation est d’autant plus grande, souligne le sociologue Enrique Gil-Calvo, que ces mêmes diplômés travaillent avec des aînés bien moins formés mais bien mieux payés ! » Plus grave encore que l’amertume et la rage : les mileuristas sont incapables d’échafauder un projet de vie. « Que le contrat soit précaire ou non, c’est secondaire. Le salaire étant misérable, tu veux quitter ta boîte dès que possible. Mais tu ne peux pas te projeter dans le futur, ni économiquement ni affectivement », raconte José Antonio.

Sans garantie d’emploi fixe, impossible d’acheter un appartement. D’autant que le prix du logement a augmenté de 150 % dans les grandes villes espagnoles, ces cinq dernières années. « L’autre jour, alors que je lui demandais un prêt pour un petit deux pièces, mon banquier m’a ri au nez », se désole Alberto, l’agent commercial. Une situation socialement difficile à supporter dans ce pays latin obsédé par la propriété immobilière et où le locataire est regardé de haut. Quant à avoir des enfants, c’est souvent impensable, faute d’argent et de temps. Depuis quelques années, le taux de fécondité espagnol est l’un des plus bas du monde. Antonio, lui, a déjà renoncé à toute descendance : « On est une génération condamnée ».

|1| La plupart des noms ont été modifiés, à la demande des intéressés.

|2| Tres Decadas de cambio social en España, Alianza Editorial

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